Pendant l’été 2010, Guy et Véro réalisent une belle randonnée en kayak autour du sud de l’île de Skye, en y englobant les îles de Scalpay, Raasay et Rona, qu’ils ont raconté pour CK/mer.

Autour du sud de l’île de Skye
Par Véronique OLIVIER

Article paru dans le bulletin CK/Mer n° 127
Octobre 2010, pages 16 à 25, et sur Kayakalo

Suivi par un dossier sur l’Écosse pratique (cartes, météo, courants) et les midges (pages 26 à 32)

La destination

Après avoir passé un bon début de saison à effectuer diverses randos d’entraînement, nous nous estimons prêts à aller découvrir le littoral de la plus grande île d’Ecosse, Skye. Peter Bisset, qui en a fait le tour complet il y a deux ans, nous envoie la description de son voyage, effectué en dix sept jours. Après discussion sur les difficultés potentielles du parcours et sa longueur, nous décidons de nous limiter à la moitié sud de l’île, en y englobant les îles de Scalpay, Raasay et Rona, qui font face au littoral Est de l’île.

31 juillet

Notre première étape commence au Loch Brittle, où le très beau camping face à la mer accueille nos préparatifs. La météo nous annonce du vent d’Ouest 3 à 4 Beaufort, mer belle à peu agitée, de la pluie (on est en Écosse, il en faut un certain quota !). Notre laborieux chargement commence face à la mer, puis, comme elle descend, se termine face au courant de la rivière qui se jette dans le loch. Quel plaisir de se sentir propulsés sans pagayer sur ses eaux claires !

Départ du Loch Brittle

Le temps un peu grisou ne nous empêche pas d’apprécier l’ambiance : petite cascade se jetant directement dans la mer, grosse grotte carrée et ces si hautes montagnes enserrant le Loch… En consultant la carte, nous avons vu que la pointe abrite un petit lac assorti d’un passage secret appelé « Viking canal ». Passée la pointe, nous trouvons en haut d’une grosse roche, le « dun » (ancien fort, ici, une tourelle) qui en signale l’entrée. C’est marée basse, débarquons !

Le canal, à cette heure, a des allures de petit torrent canalisé par des blocs de pierre en haut duquel nous trouvons deux mini abris à bateau de 7 à 8 mètres de long, puis la perspective sur le lac apparaît. Cet abri a été utilisé à partir du 16ème siècle et n’était accessible qu’à marée haute, permettant de faire de l’eau douce et de se cacher très discrètement. Pour des kayaks, ce pourrait être un bon bivouac en arrivant et repartant à marée haute. Malgré tout, la marée basse a un avantage : en dix minutes, nous ramassons une casserole pleine de bigorneaux !

Ile de Soay

En repartant, l’île de Soay aux deux collines est en ligne de mire. Elle est faite de roches sédimentaires, et les falaises énormes qui lui font face sont d’origine volcanique. Nous traversons face au courant qui est toujours sortant à cet endroit. Si nous n’avions pas eu la carte, nous serions peut-être passés devant sans le voir : entre les deux collines pelées, il y a un petit havre tout en longueur qui fut un port produisant de l’huile de requins-pélerins. C’est une vallée étroite pleine d’arbres, éléments si rares dans le paysage. Nous allons jusqu’au fond de ce refuge, où l’eau devient couleur whisky grâce aux tourbières, puis explorons le sentier qui traverse l’île. Ambiance de forêt très humide, certains arbres arborent sur leurs branches des lichens qui ressembleraient presque à des algues. Les mousses recouvrent les sols, les pierres, les troncs et voici des marais : le sentier se change en ru, puis en cascade lorsque la pente remonte. Coup d’œil sur l’anse sud-ouest de l’île, émaillée de quelques maisons, puis récoltes gourmandes : myrtilles et girolles.

Ile de Soay

Retour avec le soleil qui exacerbe les couleurs du havre. Une fois dans les kayaks, Guy remarque que l’eau au fond du port est très chaude, puis qu’elle reprend de mètre en mètre sa température normale (13 ou 14°). Un peu de rase-cailloux le long de Soay en recherchant machinalement des bivouacs, puis traversée vers la pointe qui nous cache le loch Coruisk, notre lieu de bivouac.

La falaise de la pointe est d’un vert blafard, mais au-delà, tout est blanc et gris, d’une humidité sans nom. La bruine, puis la pluie ont gommé toutes les couleurs du monde, et les sons aussi. Nous sommes seuls dans cette ambiance où les seules couleurs sont celles de nos kayaks et de nos anoraks. C’est mouillé et magique en même temps.

Vers le Loch Coruisk dans le gris

Nous nous engageons dans un dédale de roches aux belles rondeurs émergeant de l’eau et dans un virage, nous dérangeons sans le vouloir un, deux, cinq, non trente phoques qui se jettent à l’eau et nous suivent ensuite, intrigués, vers une grande virgule blanche apparue au ras de l’eau, en fond de paysage. C’est une cascade molle sur des roches lisses, qui provient du lac situé vingt mètres plus haut. Tour à tour, nous allons taquiner la veine d’eau accompagnés par les têtes rondes et noires… Nous sommes proche du fond du Loch dominé par une petite maison d’un blanc aveuglant et contournons le contrefort où elle est perchée. Nous voici à 2000 mètres d’altitude, face à une autre cascade et à une falaise verticale à proximité d’un refuge des Alpes… mais nous sommes en kayak de mer, il y a des phoques et des algues glissantes sur les roches ! Débarquons…

Déversoir de la Scavaig River et Loch Coruisk

Le lieu est habité : cinq personnes d’abord intriguées par les évolutions des phoques derrière nos sillages, nous regardent débarquer non loin de leurs tentes. Accueil gentil : nous pouvons planter où nous voulons, sachant que le terrain est très irrégulier et humide… pour cause, c’est une tourbière ! Seuls quelques rochers en émergent, tels des îles et parfois on trouve une zone « saine » près d’un rocher. Après exploration, nous plantons près des autres tentes, puis commençons notre festin : bigorneaux, puis nouilles oignons girolles… en chassant les midges, en marchant pour leur échapper. Dur, dur, nous sommes au paradis, mais c’est aussi celui des midges !

Loch Coruisk

Nos voisins, bande de joyeux drilles originaire de Dundee, nous invitent à boire un verre dans le gîte refuge qu’ils ont loué. En entrant, la chaleur saute à la figure, ça sent l’alcool et les chaussettes mouillées : ils programmaient des escalades alentour, ils n’ont pu, vu le temps, que faire quelques marches, et compensent bruyamment à coup de bières, de blagues et de chansons : demain matin, ils reprennent le bateau. Soudain, une des filles voit quelque chose à la fenêtre : « Walkers ! »

Une fille et deux garçons ruisselants, sacs au dos, font leur apparition. Il y a cinq heures, nous les avions entraperçus dans un éboulis au bas de la grande cascade, nous demandant ce qu’ils faisaient là. Il semble qu’il y soient restés plus d’une heure, constatant qu’une falaise verticale tombant dans la mer leur barrait la route du refuge, pourtant à 300 mètres de là, imaginant diverses solutions (quoique nos kayaks ne leur aient rien inspiré), puis se résignant à gravir de nouveau ce maudit éboulis pour chercher un autre chemin… Ils sont vannés de leur aventure, et acceptent un thé avant de monter la tente et d’aller dormir… Nous sommes navrés : nous aurions pu les aider.

A la nuit tombante nous allons admirer le lac de montagne, la cascade …l’ambiance est encore ouatée. Pleut-il ?

1er août

Découverte émerveillée du paysage lavé de pluie, calme et si vert. La météo est un peu moins enthousiasmante Nord-ouest 4 à 5 occasionnellement 6, sud ouest ensuite, averses locales, mer belle à modérée.

Déversoir du lac de Loch Coruisk

Lorsque nous partons, la mer est à peine ridée. Soudain Guy remarque du mouvement ondulant près de la surface : une tête, un long dos rond, une queue pointue. C’est notre première loutre…Très gracieuse, elle ne semble pas nous voir. Nous sommes sous le charme.

Puis les oiseaux rentrent en scène : fous de bassan, pétrels fulmars, pétrels tempête, guillemots de Troïl et quelques skuas.

Arrivée à Elgol, tout petit port où toute une escouade de gens portant des cirés orange fluo en haut et bleu électrique en bas attend… Peut-être un exercice de la SNSM locale ? L’un d’entre eux nous aide à porter les kayaks, il est kayakiste lui-même et irlandais du nord. Il est venu ici pour visiter Canna la « little island » qui se profile à l’horizon et l’uniforme qu’il porte est fourni par l’organisateur de la traversée, qui utilise de très gros zodiacs à moteur. Voyant la mienne, il me parle de sa pagaie groenlandaise, puis me fait répéter quelques mots de Gaëlique…

Elgol

« Stable », c’est la météo de la semaine qui vient, résumée en un mot par le « capitaine » du zodiac, et il précise : les mêmes conditions qu’hier et aujourd’hui. Super !

En fond les îles Canna et Rùm

Nous repartons vers la pointe où nous abrégeons la sieste d’une belle colonie de phoques. Après leur avoir fait un petit coucou, nous longeons une succession de roches verticales très plissées, érodées en tourelles et en lames striées d’orangé et de noir, qui se dressent agressivement vers la mer. Le soleil y multiplie les nuances de couleurs.

En cherchant la Spar Cave

Nous recherchons la Spar Cave, grotte à stalactites et deux entrées entre deux lames de pierres, la trouvons grâce à quelques touristes présents. La grotte de droite nous décourage rapidement : elle est pleine de vase. Celle de gauche monte assez fort, et bientôt voici les draperies, concrétions et stalactites attendues, la voûte est très haute et il y a pleins de détails visibles même avec nos pauvres petites lampes à leds…La variété de l’expression conjointe du calcaire et de l’eau est étonnante. Finalement, nous sommes assez bien équipés avec la tenue de kayak. Nous sortons avec la sensation d’avoir été mettre les pieds dans un autre monde et retrouvons en bas de la faille celui, tout aussi glissant, des algues de basse mer : pioca, algues rouges, laminaria digitata…

Arrivée à Tarskavaig bay

Une fois dans nos kayaks, nous avons le choix de traverser vers l’entrée du Loch Eishort (Ord ou Tokavaig) ou vers la Tarskavaig bay, nous choisissons celle-ci et y sommes en une heure, aidés par un vent d’Ouest bien sympathique. A mi-traversée, nous distinguons l’un comme l’autre une tache claire au sud de la baie : du sable ? Elle est en haut, cette tache, et semble défendue par des roches bien noires…Mais une loutre tranquille nous accueille dans ses eaux, nous regarde longuement à cinq mètres et plonge. Bienvenue ! Nous faisons le tour des roches qui défendent la plage et trouvons une étroite allée de sable.

Les Cuillins Hills vues du bivouac

Les moutons du coin, à qui nous devons la belle pelouse, nous laissent la place, mais l’huitrier pie est scandalisé : lorsque nous aurons repéré son territoire, nous ferons en sorte de ne pas le déranger. Et pour couronner le tout, du soleil agrémenté d’un petit vent bien sympathique présage d’une soirée « midgeless » (sans midges) et d’un séchage efficace. D’ici le paysage est superbe les Black and Red Cuillins (nom des montagnes du coin) et les îles de Rhum et Canna de l’autre. 

2 août

Nous sommes réveillés par les moutons, qui resteront dans le coin jusqu’à notre départ. Aujourd’hui, nous allons rentrer dans le Sound of Sleat. Mais auparavant rencontre avec une famille de loutres. Les deux petits se chamaillent et sont aussi drôles à observer que des chatons. Puis, après un renfoncement, la côte devient basaltique et nous observons une voûte en pierres naturelles, une mini-chaussée des géants et son petit bivouac, puis un hameau tout perdu et son port secret… La fatigue se fait sentir, deux heures de 4 Beaufort dans le nez, ça calme ! On se console en se disant qu’après la pointe, il nous aidera, mais la pointe fait comme le sommet de la montagne : elle est derrière et encore derrière…

Point of Sleat

Néanmoins, une fois arrivés, la Point of Sleat tient bien ses promesses : très joli endroit et lieu de bivouac potentiel, point de vue sur les montagnes de Skye et sur les Highlands, et même sur les îles –Eigg est apparue – mais le phare ressemble à un radiateur contemporain blanc avec des rayures. Au passage de la pointe, une très légère houle nous rappelle qu’ici ça peut-être très méchant, il y a de nombreuses roches affleurantes. 

Point of Sleat

La suite passe comme un rêve : les montagnes nous prennent tout l’horizon, sauf si nous regardons en arrière. Nous nous attardons à savourer les petits paysages variés qui se montrent sur le côté – parfois c’est très rocheux, parfois nous voilà en Suisse petits alpages et forêts d’épicéa- et de temps à autre jetons un œil du côté de Mallaig, sur l’autre rive du Sound.

Arrêt rapide au port d’Armadale, juste à l’arrivée du ferry, pour faire de l’eau. Nous nous adressons au bureau des ferries et nous retrouvons dans la cuisine des agents portuaires, très sympas et naturels. Est-ce que ça se passerait aussi simplement à Roscoff ? J’en doute.

Port d’Armadale

Mais il se fait tard. Fatiguée, Véro demande à s’arrêter au premier bivouac qui se présente. C’est une plage de sable gris, près d’une jolie petite pointe en ardoise, bivouacable par petit coefficient (ça marche). Une petite route passe un peu plus haut, mais on ne l’entend pas. Portage tout plat et de beaux arbres à proximité, qui paraissent d’un luxe inouï après les paysages pelés et sauvages vus pendant les deux premiers jours, sur la côte sud ouest de Skye.

Bivouac près d’Armadale

3 août

Programme de la journée : suite du Sound of Sleat, qui se rétrécit de plus en plus vers le Nord-est jusqu’au Kyle Rhea, une étroiture de trois milles nautiques de long qu’il faut passer dans le bon sens (sept à huit nœuds à la montante, même chose à la descendante sauf après de grosses pluies : jusqu’à onze nœuds !) Nous avons prévu d’y arriver en début de montante. Puis nous arriverons dans le Loch Alsh, qui est au débouché de plusieurs autres lochs et sortirons par Kyle Akin, sous le pont de Skye où la marée est tout sauf simple à comprendre…

Un petit château pour commencer la navigation, le Knok Castle (en fait une simple tour), puis nous retrouvons une portion sauvage du littoral, petites criques, montagnettes, moutons…très joli. Le petit phare de l’ile Ornsay nous apparaît déjà, sur un modèle que nous allons revoir dans le secteur. Nous passons devant pour en faire quelques photos puis nous devons contourner l’île pour retrouver le petit port (terrestre, en dépit de son nom) de Isle Ornsay. Ce demi-tour par rapport au vent nous permet d’apprécier combien il nous aide depuis ce matin !

Isle Ornsay

Une petite jetée avec une grue au bout, quelques maisons blanches, un bout de pelouse et quelques personnes qui vaquent de ci de là, quoi de mieux pour avoir un bon spectacle en savourant son repas ? Installation d’un va et vient, une famille qui regarde le grand père faire une démonstration infructueuse de pêche au crabe vert, un garçon qui s’entraîne pour les Scottish Games en lançant de gros cailloux dans l’eau, puis vient faire la conversation « C’est à vous les kayaks ? » « Moi, j’ai déjà essayé, c’est bien » « Quand vous partirez, je pourrais venir vous pousser, je suis fort ! »

Le port d’Isle Ornsay

Nous allons voir l’expo de paysages écossais de la peintre Pam Carter dans la maison d’à côté et sommes accueillis avec enthousiasme grâce à nos tenues de kayak par la dame joviale qui garde le lieu. Elle n’est pas peintre, mais poétesse : elle écrit les textes que l’on retrouve sur certains tableaux de Pam Carter. Elle aussi fait du kayak, et la rando lui ferait envie. Elle va souvent sur l’île de Tiree (à l’Ouest de Mull) et lorsqu’elle pagaie là-bas se sent irrésistiblement attirée vers le large… Elle s’assure que nous ne passerons pas à contre à Kyle Rhea et nous décrit les tourbillons (whirlpools) qu’il peut y avoir…

Nous sommes attendus de pied ferme sur la plage par Brendon, notre petit costaud botté, tout heureux d’aider à porter les kayaks et de les lancer le plus puissamment possible. Il nous fait de grands signes après notre départ…Il n’y a pas beaucoup d’enfants dans ce joli port qui est aussi un trou paumé, bon courage, Brendon !

La côte qui suit est très haute, très pentue, très verte, très boisée et ferait penser à une forêt primaire. La végétation n’est pas très haute, mais résolument exubérante. De temps à autre la roche domine, puis le vert tout puissant réapparaît. Parfois une grève improbable. Le vent, notre moteur du jour, a un peu forci : super !

Voici la large langue de sable sur laquelle s’est bâti le petit village de Kylerhea.

Kylerhea

C’est l’endroit où l’île de Skye est la plus proche de « mainland » et un petit ferry indépendant de l’omniprésent « Caledonian Mac Brayne » fait des allers-retours fréquents, malgré le courant. Des phoques sont là pour nous accueillir. Au départ, nous avons la sensation d’un léger courant contre, puis dans le bon sens et de minutes en minutes nous sentons l’accélération. De loin en loin, des phoques surveillent notre passage, c’est vrai que ce goulet d’étranglement doit être un passage obligé pour les poissons également… Par vent contre courant, ça doit décoiffer !

Eilean Donan Castle

Et nous voici rapidement dans le Loch Alsh, où le vent d’ouest se rappelle à nous. Nous cherchons des yeux Eilean Donan Castle, mais il est bien caché par deux îles. Nous passons à proximité des premières cages à saumon du parcours et visons le Castle Maol, le «château » -une tour, encore- qui domine le port de Kyleakin. Vent dans la figure et lumière basse ne nous empêchent pas d’apprécier deux choses :

Kyleakin et le pont de Skye

– Au niveau du courant, nous sommes dans le bon sens, ce qui relève plus de la chance que du calcul.

– Presque sous le pont de Skye, une petite loutre nous fait un clin d’œil, comme pour nous souhaiter la bienvenue dans ce nouveau plan d’eau, à l’est de Skye. Ce sera la dernière de cette rando, nous avons eu beaucoup de chance d’en voir autant.

Nous trouvons, alors que la nuit tombe, un bivouac qui permet d’apprécier les deux paysages : le pont de Skye, sous lequel nous venons de passer, et notre nouvelle aire de jeu : les îles Scalpay, Raasay et Rona qui se cache derrière les autres. Avant d’aller dormir, un coup d’œil aux nombreux feux et balises qui jalonnent le secteur, signalant un phare, des balises cardinales, le haut du pont de Skye. Nous n’avions vu aucun feu la nuit depuis le début de la rando.

4 août

Bivouac près du pont de Skye

La journée commence fort, avec une attaque de midges de 7 sur l’échelle de « Richter-Midges ». Cagoules et moustiquaires de tête (plus répulsif pour Guy) sont de sortie, mais il y a quand même des dégâts et cela gâche la belle journée ensoleillée. Après avoir échappé à nos minuscules mais innombrables prédateurs, nous projetons un arrêt technique à Broadford (eau+poubelle) et un bivouac sur l’île de Scalpay… le vent arrive lorsque nous mettons à l’eau (4 Beaufort de face), puis mollit au bout d’une heure. Guy montre une tache blanche à Véro –« c’est là que j’aurais voulu aller pour dormir, mais il était un peu tard ».

Il s’agit d’une plagette immaculée (rare à Skye) qui borde une petite île verte de pelouse maritime où surgissent de monumentales lames de roches gris anthracite. Les phoques voisins se sont mis à l’eau et le soleil illumine le paysage. La mer baisse, dévoilant des algues ocre rouge sur ce sable irréel. Le lieu est extraordinaire et chacun se l’approprie : Guy prend des photos, Véro cherche les plus grands morceaux de maërl et joue du lithophone avec quatre lames de pierre… (« Lithophone-Wikipédia« ) 

Un îlot de rêve

Nous nous arrachons à cette beauté et longeons de loin la presqu’île de Lower Breakish, près de laquelle vit Gordon Brown (1), l’un des plus célèbres kayakistes du Royaume Uni, à qui nous avons rendu visite avant de partir. Puis nous découvrons le petit abri de Waterloo (!) et les maisons de Broadford.

Pique-nique sur une plagette face à Broadford, puis nous allons demander la météo au grand escogriffe sympa qui tient le bureau d’information « Vous avez de la chance, ça va être comme en ce moment : pendant une semaine il n’y a pratiquement pas de vent ! » Nous en restons babas, et heureux aussi, quoique dubitatifs…

Jetée de Broadford

… A raison car après avoir repris la navigation, le vent de nord ouest forcit dans le Scalpay Sound, avec du 5 Beaufort de face par moment. Après avoir rasé la côte de l’île pendant un moment, nous décidons que nous avons trouvé : c’est une très grande langue de galet colonisée par les herbes hautes, à l’endroit où le Sound est le plus étroit. A proximité la forêt de Scalpay ressemble à une forêt des Alpes. Nous sommes face à la route côtière de Skye ; malgré ce bruit ténu, que la civilisation nous semble lointaine !

Bivouac à l’ouest de Scalpay

5 août

Départ de Scalpay

Le paysage est toujours le même et très beau, mais les midges en font un enfer. Après avoir expédié les préparatifs, nous voici partis tôt… Nous profitons du calme du matin en continuant de longer Scalpay. Le fait d’avoir échappé à ces affreux petits moustiques, conjugué au calme de l’eau, nous donne l’impression de faire une grasse matinée en pagayant. Nous arrivons à une jolie plage de sable rose à marée basse et de galets gris à marée haute au Nord de Scalpay. Il s’agit d’un des bivouacs favoris de Luc Vincent dans le coin. Un peu plus haut se profilent les ruines d’une maison : allons visiter. Une clôture avec un système de mise en tension à cliquets en fonte, puis les détails de la maison (années 30 ou 40, bien isolée, bien conçue) donnent à penser qu’un « aventurier » assez riche pour construire loin de tout a vécu là un certain temps (10 ans, 30 ans ?). Cela donne envie d’écrire un roman du genre « 100 ans de solitude » à la mode scottish.

Maintenant, face au Sud de Raasay, île montagne toute en longueur, une question se pose : côté falaise (est) ou côté pente douce (ouest) ? Le vent a été annoncé sud ouest et nous constatons qu’il a l’air de s’y tenir. S’il lui prenait la fantaisie de passer au nord ouest, nous serions protégés par la montagne. Le bivouac connu se situe tout au nord de l’île, peut-être y aura-t-il d’autres avant ? Bref, nous prenons le côté falaise…

Sud de Raasay

Début tranquille, le vent nous aide pendant la traversée qui nous montre le côté civilisé de l’île, très pentu mais plein d’arbres et de prés. Quelques maisons s’accrochent à la pente. Le bas de la montagne est frangé de longues plages de galets roses. Mais voici les falaises, et la pluie, comme une parenthèse d’entrée dans un univers plus sauvage.

Puis nous découvrons un joli cirque et deux cascades jumelles se jetant dans la mer.

Cascade pipi des 2 trolls

Extrait du carnet de voyage

Guy les baptise illico : « le pipi des deux trolls » et chacun de nous s’amuse à l’approcher… le vent qu’il génère à la surface de l’eau est assez impressionnant, que dire de la violence du rebond de l’eau sur les kayaks ?

Est de Raasay

Le soleil est de la partie et la majesté des lieux nous subjugue : énormes falaises, dont les moutons donnent parfois l’échelle, surplombs impressionnants à certains endroits et en bas une pente très accentuée herbue… à la limite parfois de là où l’herbe peut s’accrocher, certains pans de verdure ont glissé, dévoilant de la terre fragile et des éboulis. Dans l’eau, d’énormes blocs témoignent d’une érosion radicale : de temps à autre, une très grosse roche tombe à la faveur de quoi au fait ? Tremblement de terre ? Glissement de terrain suite à de grosses pluies ? Ensuite on a l’impression que la mer le ronge et il prend l’aspect d’une pâte feuilletée… Nous testons le rase-cailloux entre ces étranges rochers rongés et trouvons quelques jolis passages. Les petits oiseaux ont l’air d’apprécier ces rainures profondes où ils peuvent évoluer sans se faire repérer. 

Erosions étranges

Peu après nous découvrons deux moutons piégés sur une petite roche éloignée du bord après avoir été brouter les algues. Ils nous regardent intensément –à cette distance, d’habitude, ils sont partis depuis longtemps- Rassurez-vous, les gars, elle ne monte plus très longtemps ! Les moutons écossais adorent les coins scabreux pour aller brouter une herbe improbable voire du goémon.

Nous arrivons à une deuxième partie géologique de l’île : falaises rouges plus petites érodées en cubes et nombreuses plages. Le bivouac nous semble possible sur une ou deux. Sur la pente, plus haut, une forêt de conifères dévastée par une tempête probablement- les troncs gris restent sur place, voire tombent en cascade dans les failles de la pente.

Rapidement troisième changement : voici une roche ronde, érodée, rose veinée de gris (du granit ?) et ne laissant pousser entre ses nombreux affleurements que bruyère ou sphaigne. Ni moutons, ni cascades, ni grèves… sauf tout au nord, où nous trouvons la minuscule plage indiquée par Philippe, tout près d’une grosse île rocheuse presque collée à Raasay.

Rona vue de Raasay

Un sentier en part qui mène à un « bothy » (petit refuge) très simple (« bothies » au pluriel) (« Bothy-Wikipédia » et « List of Mountain Bothies Association bothies-Wikipédia« ). Une douzaine de places sur un bas flanc, une table, des chaises, des affiches-consignes pour la propreté du lieu, pour aller aux toilettes dans la nature, poème sur Raasay, l’île qui change intimement qui l’explore, tarifs de traversées en bateau, une cheminée et c’est à peu près tout. Sur le bas flanc, trois matelas et duvets sont installés.

Nous décidons de planter la tente sur la pelouse près de la plage. Soudain trois kayakistes débarquent sur « notre » plage. L’un est londonien, l’autre vient de Leeds et le troisième de Southampton, ils font souvent des randos ensemble –mer ou eaux vives- et ont fait le déplacement pour trois jours afin de faire le tour de Raasay et Rona. Ils dorment au bothy. Discussion sur la météo, sur la dérive Plasmor… Les bateaux sont rares sur le plan d’eau, il y a surtout des bateaux de pêche et parfois, le week-end, deux ou trois voiliers… alors des kayaks ! 

Rédaction et illustration du carnet de voyage

Le soir, midge attack, le gentil petit vent qui nous protégeait pendant le montage de la tente s’essouffle traîtreusement. Petite balade sur les hauteurs du coin, pour mieux admirer le paysage de Skye à l’ouest, du Torridon à l’Est de l’autre, ce qui nous permet de découvrir les ruines d’un très vieux village de bergers ou de guetteurs : on a du mal à imaginer des cultures. Par ici ce sont les roches qui poussent !

6 août

Départ de Raasay

Programme de ce jour : tour de Rona, puis une partie de l’ouest de Raasay et peut-être bivouac près de Portree. La météo est grise légère le matin (lumineux et visibilité) et s’assombrit en cours de journée. Un peu de pluie, vent nord ouest 3 à 4 Beaufort. 

Le matin, mer délicieusement calme à l’est de Rona. Les montagnes d’Ecosse se dévoilent superbement à l’horizon. Nous remarquons qu’il y a ici de nombreuses balises en losange à rayures. Peut-être l’entrée du chenal qui mène au Loch Alsh ? Arrivés tout au nord de l’île, un petit phare pointe fièrement son nez jaune en haut de la falaise. Allons le visiter et nous pourrons admirer la perspective sur les Hébrides Extérieures.

Nous débarquons sur la première petite plage après la pointe, dans les algues et dans un emberlificotis de tuyaux noirs qui sortent de sous la porte d’une cabane de béton blanc : kézaco ? Prenant le petit seau jaune contenant le goûter du matin : thermos, café lioph, pâte d’amande, nous gravissons la grève. Peut-être y a-t-il du bivouac dans ce lieu un rien étrange. Gagné ! Il y une pelouse toute plate un peu plus loin, autour d’une plaque de béton, non loin d’un mur et voici… une route ! Deux voitures ! Des bâtiments cernés de murs ! Dans un coin qui est au bout du bout des îles, c’est bizarre… La route monte dur vers le phare et vers le terrain d’atterrissage d’hélico qui est tout près. Nous savourons les choses normales (le petit phare blanc enserré de murs blanc, la vue superbe sur les Hébrides Extérieures et le goûter) tout en commentant le reste. Nous voyons un port bien caché, des bureaux, des réserves, des serres…

Phare de Rona

De haut cela ressemblerait un peu à la base secrète d’ « Objectif lune », de Tintin, perdue dans les montagnes ; « ça » ne déparerait pas non plus dans un « Chapeau melon et bottes de cuir » (« Chapeau melon et bottes de cuir-Wikipédia« ) mais ce serait trop modeste pour un « James Bond ». Nous découvrons des « zones de confinement » de 5 mètres sur 5, isolées avec du barbelé… des déchets nucléaires ?… Cette visite est terminée, nous n’aurons pas l’explication. Nous redescendons la route et voyons un gros hélicoptère arriver. Il va se poser là-haut… pas du tout, il amorce un virage vers le bas et touche terre sur le carré de béton, près du « bivouac » ! Pendant qu’il se pose, j’imagine l’état qu’aurait une tente après une telle tornade, pendant que Guy se demande comment nous allons les convaincre que nous ne sommes pas des espions nord coréens… Nous méditons tous les deux sur l’image étrange et pittoresque que nous leur offrons en fringues kayakistes bien humides. Aucun de nous deux ne veut jouer un remake du « Prisonnier ».

« What is this strange place ? », c’est tout ce que je trouve à dire à l’un des trois hommes qui sortent de l’engin volant. Je lui explique que nous avons été voir le phare.

« Vous êtes sur une base militaire du Royaume Uni, me répond-il, et l’accès au phare est libre… »

Extrait du carnet de voyage

Nous avons appris par la suite que des sous marins s’entraînent dans le coin, les gros câbles pourraient être ceux de micros qui leur servent pour élaborer le son qui deviendra leur « signature »… mais là nous rentrons dans le monde des hypothèses.

De mystérieux tuyaux

Nous avons eu raison d’admirer les Hébrides Extérieures, maintenant le temps est bouché. La navigation est tout de même amusante car le côté Ouest de Rona est très découpé et semé d’îlots et roches arrondis. Nous surprenons des phoques, guettons des passages, nous faufilons dans des criques, mais il n’y a pas beaucoup de lumière ou de contraste, dommage ! Par deux fois, nous découvrons de minuscules univers humains : deux trois maisons, un semblant de jardin, une piste tortueuse, un ponton, deux barques… De quoi jouer les Robinsons sur ces terres contournées, minérales, loin de (presque) tout… vision furtive des silhouettes d’une biche et son faon : on pourrait même chasser ou faire de l’élevage !

Nous bouclons le tour de l’île et prenons le petit goulet entre Tigh et l’extrémité nord de Raasay, en espérant trouver rapidement un coin pour manger ; à 15h, il commence à faire faim. Nous arrivons dans le Loch Sguirr, bordé de hautes falaises rebondies. Le plafond est bas, elles ressemblent à d’énormes chicots ; il n’y a pas de doute, j’ai les crocs ! Je plisse les yeux, essuie mes lunettes (il pleut) « Regarde, il y a une plage sur l’île Fladday ! » Nous moulinons l’eau pour arriver à « la plage », une grève de gros boulets glissants. Foi de Véro, coincée dans un fauteuil formé de trois boulets et de mon petit siège en mousse, cette tortilla au fromage est le meilleur repas de cette rando… Guy, lui, a plutôt froid.

Entre les falaises de Fladday et celles de Raasay, il existe un passage appelé Kyle Fladda. De grise, l’ambiance devient anthracite, mais quel calme, quel silence ! On a tout loisir d’admirer les détails de la roche et les tombants sous l’eau… et à la sortie du Kyle de découvrir une surprise, un tout petit domaine réservé sur Fladday, un garage bancal peint en bleu, deux annexes et quelques outils sur une pelouse coincée à l’aplomb de la falaise. 

Après avoir coupé le Loch Arnish, où se trouvent les maisons les plus au nord de Raasay, à l’exception du bothy, on retrouve une côte abordable : entre chaque pointe de roche violet rouge en pente douce, il y a un ruisseau et une grève. La plupart ne sont pas engageantes, mais nous finissons par en trouver une à notre goût, où les galets ont été montés par les tempêtes jusqu’à former un ressaut plat et herbu, tout près d’une belle arche terrestre carrée, servant parfois d’abri aux humains, comme en témoignent la caisse (table) et la planche (siège) laissés là. Il faut un peu slalomer entre les bouses de vaches, mais le portage se passe bien, après vidage des kayaks. On n’a plus vingt ans, et un kayak chargé pour huit jours, c’est lourd. Notre dos et nos genoux nous disent merci.

Bivouac à l’ouest de Raasay

Hélas, nos minuscules ennemis nous repèrent rapidement, nous expédions le repas et nous réfugions sous la tente. Activités rituelles : soin des boutons de midges grâce à une pommade appelée Apaisyl (Guy l’appelle Antigrattyl), puis lecture pour Guy et rédaction pour Véro…

Skye vue de Raasay

7 août

Traversée vers Skye

Lever joyeux : un petit 4 Beaufort tient l’adversaire en respect, la lumière est acidulée et la vue sur les imposantes falaises de Skye grandiose. Un peu tristes de finir cette première rando des vacances : le Loch de Portree se profile à gauche. Après une dernière visite pour une vue de la mer de notre arche, nous traversons dans une dynamique mer de travers. C’est samedi, et il y a du monde sur l’eau : au moins quatre voiliers, deux petits bateaux de pêche et un promène touristes, mazette !

En une heure, nous sommes en face, et nous nous sentons face à la falaise comme des souris face à une barre d’immeuble, fenêtres en moins. Accueillante, la baie de Portree met fin à ce vertige. Petits bateaux colorés à l’amarre, alignement de maisons pimpantes au dessus du quai… nous voici presque dans un livre d’image.

Le port de Portree

Au moment où nous abordons, nous sommes rattrapés, comme dans le feuilleton « Le Prisonnier » par une mystérieuse boule flottant sur la mer… mais c’est une version transparente, contenant un volontaire à l’expérience de marcher sur l’eau, qui a payé cinq livres pour essayer de déplacer l’objet sans tomber (« Le Prisonnier-Wikipédia« ).

Le long du quai les touristes à fish and chips observent et commentent en diverses langues les tentatives hétéroclites, pendant que les goélands saisissent cette diversion pour affiner leur art de l’escamotage de frites. Nous sommes arrivés ! « Le Prisonnier » chez les Scottishs

Portree et sa baie

Deuxième partie

La météo devenant plus difficile, nous faisons 2 jours d’arrêt, dont 1 jour de rando à pied sur Skye de Sligachan à Camas Fhionnairigh (7 heures de marche aller-retour). Puis, nous reprenons une deuxième rando en kayak sous le soleil ( hé oui !…) du côté de l’Ile de Mull que nous connaissons bien (Oban, île Lismore, île de Mull-Loch Spelve, île Easdale, île Kerrera et son très beau bivouac, Oban. Puis, 1 jour 1/2 de tourisme dans le Dartmoor près de Plymouth. Retour à Roscoff, le 18 août.

(1) Gordon Brown a écrit l’ouvrage de référence « Sea Kayak », vendu à la librairie en ligne Le Canotier.

Il dirige une école de kayak sur l’île de Skye. Son site « Skyak Adventures – Sea Kayaking on Skye ».

Note – Deux petits restos simples, accueillants et excellents, qui nous ont laissé un très bon souvenir : « Creelers of Skye » à Broadford et « Forest Inn – Dartmoor ».

4 paysages près du Old Man of Storr sur l’île de Skye (« Old Man of Storr-Wikipédia« )

Le vieux pont de Sligachan sur l’île de Skye


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