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kayak de mer

Association « Bout de vie » – Blog de Frank Bruno

Un message de Frank Bruno : « Grayling Alaska 5h du matin et bien sur il fait jour. Je suis assis sur le bord du fleuve, je le regarde couler vers son destin il semble paisible et pourtant… 2500km plus à l’Est je me lançais sur mon kayak de Whitehorse Canada pour donner vie à mon rêve de gosse. C’est bien loin déjà le jour ou ce foutu avion de chasse me broyait la jambe sur le pont du porte avion du Foch, le Liban et un gamin qui prenait un chemin de vie bien lourd… Lire la suite ci-dessous : 

Depuis mon amputation j’en avais relevé des défis, une traversée à la rame de l’Atlantique en 54 jours, mon « frère » de vie Dumé amputé lui aussi m’accompagnait dans cette course ou nous étions les seuls « zandis » et à la surprise générale nous finirons 3éme sur 26 équipages les derniers étaient à 30 jours derrière, vous avez dit handicapés?

Puis le dernier degré du pôle nord c’est chiant les passages des compressions avec un traineau et une jambe de bois, puis la traversée du Groenland avec Nicolas Dubreuil un frère de glace qui à le courage de me guider, 34 jours ou tu rêve plus que tu marche, quelques sommet prêts des anges (kilimanjaro, Pissis) et depuis quelques jours le fleuve Yukon en solo.

Comme d’habitude par le biais de mon association Bout de vie je le faisais partager à 6 jeunes différents, de 13 à 23 ans ils partaient avec moi sur les premiers 350 km. Bien sur un guide m’aidait pour ce partage, pendant ces kilomètres ils découvraient un nouveau monde, pour la plupart ils n’avaient jamais dormi sous tente et encore moins utilisé un canoë.
Pourtant ils se sont vite adapté et parcouru ces 350 km avec grande classe.
Je continuais en solitaire, le départ de Carmacks m’avait meurtri ils étaient les 6 sur la berge accompagné de mon amoureuse et je m’étais juré de ne pas pleurer…
Je n’ai pas tenu la promesse, 25 km plus loin les premières rapides me recadraient, et puis l’homme n’oublie pas il s’habitue c’est tout, disait le grand Jacques.

Dawson la dernière ville avant bien longtemps, le fleuve s’agrandit, les animaux abondent et bien sur les bivouacs restent des moments d’émotions intenses, surtout pas de trace d’ours ou je vais planter ma tente, surtout pas…

Deux minuscules drapeaux sur la rive! Canada- USA je rentre clandestinement en Alaska, puis plus loin au hameau de Eagle, Jack le « customer » m’attend pour tamponner mon passeport, comme cadeau de bienvenue il m’offre un carton avec du rosbif, du pain, du chocolat et des oranges.
Il me déconseille fortement de m’arrêter dans les prochains villages car l’alcool est en vente libre, il paraît que je suis un peu Cabochard et effectivement il ne fallait pas que je m’arrêtes. Circle où vivent 80 natifs est un remake du film « Délivrance » je fuis et mes yeux s’embrument de tellement de déchéance.
Les flats sur 400km, labyrinthe où je suis devenu lecteur de rivière, la moindre erreur et un bras mort m’accueille pour engluer ma « Yukonnerie ».

Puis retour sur le grand fleuve, un pont, le seul sur des milliers de kilomètres, des hommes mais c’est vrai je suis sur terre.

Un camp de natif, je ne les calcul même plus, je suis triste de ne pouvoir les découvrir, on m’interpelle et j’existe je ne suis plus transparent, John est un bel Athapascan, il veut tout savoir sur mon parcours, merci mon Dieu les hommes ici ne sont tous pas des épaves. Et puis le fleuve grandit, les coups de vent et les orages se succèdent, les grizzlis sont de plus en plus câlin et je commence à flipper, les bivouacs deviennent compliqués mais j’avance quand même.
Galena gros village où je fais relâche puis je reprends mon pagayage, mon kayak « Immaqa » qui veut dire en Groenlandais peut être va bien et nous n’avons même pas peur des « kikis » à poils, enfin presque!

Ce ne sont plus des brises contraires mais des coups de vent qui en quelques secondes lèvent un clapot digne de mon île de beauté en hiver, finalement après 2500 km face à moi même je me pose au village de Grayling, je suis accueilli par le village comme si j’étais de chez eux, je leur confie mes angoisses grandissantes par rapport aux grizzlis qui pullulent, ils me demandent quel calibre j’ai avec moi? Mais je n’ai pas d’armes! Ils me traitent de cinglé et me déconseillent de continuer dans le delta cette année pour la première fois ils ont du abattre 3 ours qui sont rentré dans le village et que là bas, la aussi pour la première fois des ours blancs remontent le fleuve.
Je décide de dormir pour prendre ma décision, 12 heures après ( c’est connu le Corse est fainéant) je prends la décision d’en resté là.
Aucun regret bien au contraire, je suis allé au bout de mon rêve, j’ai donné mon meilleur et ce n’est pas le but qui est magnifique mais le chemin qui y mène.

12 juillet j’ai parcouru 2500 km sur la grande rivière, j’y ai appris beaucoup sur moi, les hommes et eu la chance d’être l’un d’eux pendant 2 mois. Mais qui sont « eux »? Les arbres, le vent, les orages, les fleurs, les animaux.
Je suis retourné sur mon île mais un peu de mon âme est resté là bas.
Comme me l’a dit un sculpteur de totem en langue Tinglith :Ayeltgnu « Je suis chanceux » » (fin du message de Frank)

Association « Bout de vie » – Blog de Frank Bruno . [GL]