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le lien de tous ceux qui pagaient en eau salée

La construction d’un kayak, une aventure intérieure.

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par Véronique Olivier

Premier déclic, je glisse un oeil intéressé sur la couverture d’ « Apoutsiak » (1) : décidément, son petit kayak est bien joli.

Deuxième déclic , un kayak traditionnel est posé à l’envers sur un support. La tentation est trop forte, je passe la tête dans l’hiloire et me retrouve dans une mini cathédrale illuminée du soleil filtré par le coton blanc. Emerveillement !

 

Troisième déclic à l’AG CK/mer d’Yvias, Hervé Bouché me fait essayer sur le parquet son kayak groënlandais tout frais fait : je sens la toile et les couples sous les pieds, il faut un peu se tortiller. Quel plaisir, un tout petit mouvement, le kayak est sur l’autre bouchain.

 

Ainsi, lorsque Christophe Claeys téléphone à la maison pour dire qu’il organise un stage à Dinard, au Centre national de Kayak de Mer, je n’ai qu’une envie : aller voir ! Auparavant, je relis l’article de Frédérique sur la construction traditionnelle (2). Le mercredi, après voir goûter l’ambiance et blagué un peu, je me retrouve avec une bastringue (?!) à la main, à chanfreiner ( ?!) les futurs couples du kayak de Jean-Christophe, un stagiaire. La veille, je ne savais même pas ce que signifiaient ces deux premiers mots.

 J’assiste le soir à la scène que je rêvais de voir : l’étuvage et le cintrage des couples, instants nerveux, concentrés, rapides, magiques ; la coque y est dessinée à grands traits de bois dans l’espace, au fur et à mesure des étuvages. A la pointe du kayak, l’oeil dirige : « appuyez un peu, plus à droite, laisser faire » . Les cintreurs pressent les fibres fumantes. Le bois plie, le bois craque, de minuscules petits bruits qui ressemblent à celui des glaces en train de fondre.

Le dimanche, c’est une convaincue qui revient voir et donner un coup de main pour évaluer si elle peut tenir la marée d’une construction. Ca y est, mon kayak est dans ma tête, rendez-vous en décembre-janvier, à Castel-Pic, chez Josée.

Moi qui aime sentir en kayak, instinctivement, ce que mon bassin répond aux vagues, lorsque je suis dans tel ou tel engin, je n’ai pas pris l’habitude de mettre ces sensations en rapport avec les formes que j’observe, me contentant de trouver tel kayak esthétique, tel autre balourd. J’entrevois vaguement à quoi servent une quille, un giron, un pont rond ou plat mais les conséquences des décisions que je vais prendre ( type du kayak, largeur, longueur, dessin de la coque pendant le cintrage, emplacement des serres de bouchains , dessin des étraves...) m’apparaissent assez floues. Les kayaks que je gribouille ressemblent d’ailleurs souvent à des polyet’ qui auraient pris des méga-doses d’UV dans des positions incertaines. Le seul paramètre dont j’aurai une vraie maîtrise est la couleur de la bête et sa conséquence sur le comportement dans l’eau est –semble-t-il – négligeable... quoique...

Je sais ce que je ne veux pas : avoir un sous-marin ou un kayak d’esquimautage, et ce qui m’indiffère : avoir une bête de course. Un peu aussi ce qui m’intéresse : explorer les mêmes types de mer qu’avec mon Catchiky en découvrant des sensations nouvelles, sentir l’eau plus proche et aussi créer un bel objet de mes mains, plus habituées à écrire ou dessiner, et de mon cerveau peut-être imaginatif, mais pas franchement technique.

Du bois, de la toile, du fil, quoi de plus simple ? Une architecture à l’échelle du corps ; Léonard De Vinci et Le Corbusier qui ont tous les deux construit en fonction des proportions humaines, peuvent aller se rhabiller face aux Inuit. Et, comme pour une fringue bien ajustée, ce sont mes mesures qui donnent le la. Pour les prendre, je m’assieds sur un longue planche de bois installée sur un tasseau : balance, dos, ischions, haut du genou, talon, haut du pied, pas besoin de mesurer, il faut juste les rapporter sur une planchette pour effectuer quelques opérations simples : Dos + trois doigts à l’arrière = emplacement du cale-dos ; Haut du genou = emplacement du masik, pièce courbe qui forme la clé de voûte du pont ; Haut du pied + trois doigts à l’avant = emplacement du barrot cale-pied.

Plus tard, je fabrique ma petite règle magique en mesurant la largeur de mes deux mains accolées sans les pouces ; elle servira à déterminer la longueur des couples du kayak.

Des tourillons, des ligatures, des coutures pour ajuster un ensemble de pièces taillées à la scie japonaise, aplanies au rabot, creusées à la plane, biseautées au couteau. Chaque outil a un geste juste et un nom qui chante, à part l’affreuse défonceuse qui creuse des mortaises-éclair. Je découvre les copeaux. Moi qui ai toujours aimé l’odeur du bois, voilà que j’y baigne. Guetter le fil, trouver le sens du bois et découvrir quelques manières d’utiliser mon rabot magique, guidée par les copains. Par exemple, savez-vous qu’un rabot, tout comme un kayak, peut faire un bac ?

Mais à Castel-Pic, à ce moment, je fais partie d’une tribu improbable qui vit des aventures intérieures parallèles à la mienne.

Christophe et Frédérique conçoivent avec émotion le petit kayak de Smilla, leur fille, qui participe en sciant ou lasurant, se prêtant avec bonheur aux différents essais (pose du masik, essai après couture sans hiloire). Le reste du temps, elle butine avec ses ailes de fée Clochette, jouant sans fin avec Calou, le chien de Loïck, inventant des histoires avec qui veut ou riant avec Goulran, le petit frère d’Ewen.

Ewen, c’est mon voisin d’atelier. Il a quinze ans et vit une aventure initiatique de construction à l’initiative de Yann, son père. Ewen se prend au jeu, sérieusement, en découvrant les premières étapes de la construction. Il me défie à un concours de longueur de copeau, qu’il gagne. Tous les matins, il rit de réveiller la maisonnée qui a décidé d’un accord tacite de se fier au lever du jour pour s’extraire du lit. Yann assiste, conseille et entoure son fils... et moi, par la même occasion, puisque nous progressons de conserve. Merci, Yann !

Jean-Marc et Josée travaillent aussi à peu près en parallèle : ils ont commencé leur kayak en novembre dans le Sud et les carcasses sont en phase d’achèvement au début du stage. Ils jonglent incessamment entre leurs tâches d’hôtes et de constructeurs, sans compter que certains jours, Jean-Marc va travailler à Rennes ! Le soir, ils vont dans leur combinaison de papier immaculée, vérifier l’état de santé de Dolly, la brebis gestante qui se prend pour un tonneau. Dolly mettra bas trois agnelets deux jours après la fin du stage.

Loïck, lui, se concentre sur les techniques de couture et expérimente des points et lignes ésotériques, puis il devra procéder à une opération chirurgicale de pose d’attelles sur ses deux serres de bouchains à la hauteur du premier couple, en ayant à peine ouvert la peau de l’étrave avant, tout au toucher ! Après cette épreuve, pour se détendre, il nous fait une brillante démonstration de tenon-mortaise fabriqué main en quelques coups de ciseaux, sur deux bûches anodines qui n’en demandaient pas tant...

Loïck et Yann assurent également la couverture médiatique du stage à la caméra numérique : chaque étape de construction est filmée et commentée en direct, l’ensemble sera monté par un technicien du Centre National de Kayak de Mer pour servir de « conducteur » à d’autres amateurs. Ils mitraillent également les différents kayaks avec l’appareil photo numérique et nous découvrons avec émerveillement que la pierre et la chaux des murs de l’atelier forment un décor harmonieux et rustique pour le bois galbé ou la toile fuselée de nos esquifs.

Christophe est notre Angacok, notre sorcier maîtrisant le feu de l’étuve et les outils les plus techniques, surfant sur la documentation , les tâches à distribuer, les explications à prodiguer. Il a le mot juste, montre le bon geste, détaille et ausculte les six kayaks en chantier à trois degrés d’avancement, passionné et passionnant. De temps à autre il sort de son tablier ou de sa boîte à outil un objet superbe, plane ou rabot noisette et se lance dans une courte démonstration.

Frédérique la douce est une experte de la toile : agrafeuse émérite, meneuse inflexible des équipes de gros bras mobilisées pour tendre la toile, consolatrice des points de travers, elle aligne sereinement des petits traits de fil si réguliers, manie indifféremment l’aiguille plate ou courbe et soulage les bricoleurs (euses) fatigués (ées). C’est très très long, un jour de couture, surtout au bout de sept jours de stage !

Autour du noyau de la tribu, des visiteurs très intéressés : Pierrot, l’Inuit de Trébeurden, nous a apporté les lunettes esquimaux et deux superbes pagaies qu’il a fabriquées. Max vient regarder, rire, faire du vélo et la vaisselle. Maryvonne, la voisine qui n’a jamais mis ses fesses dans un kayak, devient une championne des explications techniques à sa famille et à ses amis. Un jour, une accordéoniste vient se poser dans l’atelier pour nous jouer trois p’tits airs.

Souvent, le visiteur se fait mobiliser et apprend à faire des ligatures ou à raboter : pour trois minutes ou pour trois heures ! Jean-Félix le bricoleur se fait prendre au jeu, toujours à la recherche d’une astuce pour peaufiner ou simplifier le travail. Guy, mon esprit-assistant vient m’accorder aide, amour et protection !

Des rites s’installent : les repas de Josée, délicieusement pantagruéliques pour un nombre pas toujours précis de convives (à trois ou quatre près...), plats fétiches : nouilles, choux, lardons à la crème (Josée), poisson-riz (Jean-Marc) avec l’inévitable histoire de pêche qui va avec ! Le panier de bols à thé-thermos-gâteries de 17h30, initié par Loïck, est également très apprécié. Nous en arriverons même un jour à couper de la brioche à la scie japonaise dans l’atelier !

 

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Mon kayak n’est plus dans ma tête : il est devant moi , conçu par mes choix et par tous les petits accidents d’apprentissage, maladresses personnelles et interventions extérieures des visiteurs. Je le vois pour la première fois en deux dimensions, lors de la mise en forme des bauquières  (3): un grand oeil bridé me regarde au travers de ces immenses paupières de pin des montagnes.

La troisième dimension est acquise sous tension : les couples de chêne étuvés sont cintrés puis coincés de force dans les mortaises. Les fibres du bois semblent se révolter du traitement subi. Je ressens chaque craquement suspect comme un déchirement, la coque virtuelle se retrouve coincée par de nombreux serre-joints, réparée à la colle, puis entaillée au couteau. Le lendemain matin, au petit déjeuner, Ewen exprimera bien cette tension : « J’ai rêvé que quelqu’un avait scié tous mes couples ! ».

La longue séance de laçage qui suit permet de retrouver un rythme plus serein : pose de la quille.

Le dessin des étraves permet une expression personnelle et le rabotage des serres de bouchains est physique, mais dénué de stress. Peu à peu, la carcasse se pare de détails : petit plancher, serres de pont avant et arrière, puis arrive un grand moment.

Pour la première fois, je m’assieds dans le kayak : la pose du masik doit être précise, accordée à la morphologie du kayakiste et à sa position de pagayage préférée. Assise dans ce squelette de dauphin, je rêve que je suis sirène...

La préparation de deux petites pièces de bois qui solidarisent les pointes de bauquières et les étraves demandent concentration et précision, mais leur étuvage et mise en forme sont moins stressants que ceux des couples.

Et voici le temps de tendre la peau : Frédérique et les gros bras rentrent en scène. La toile de coton est spectaculairement sollicitée, mais la carcasse proteste assez peu contre ce traitement de choc. C’est l’alliance des tensions du bois et de la toile qui donnera à la structure du kayak cohérence et légèreté. Les hommes suent et se font mal au bout des doigts en roulant la toile si serrée. Dans la main de Frédérique, l’agrafeuse sautille gracieusement, dans les miennes, elle progresse laborieusement.

Ca y est, le kayak est blanc et tendu comme la tranche d’un os de seiche, place au fil, à l’aiguille, et à la patience. Chaque point demande concentration et la paumelle (de voilerie ou bricolée avec du scotch et du tissu) s’avère bien utile. Le temps s’arrête longtemps, au rythme des points laborieux.

Ainsi, l’objet est superbe, mais inutile : il faut crever le dos de ce grand poisson blanc de deux coups de cutter pour pouvoir poser l’hiloire. Elle a été poncée et percée de deux rangées de trous. Du fil et une aiguille, encore, pour ajuster le bourrelet de toile qui reste à l’intérieur en assurant ainsi l’étanchéité et l’ajustage du bel oeuf de bois ; du fil et une aiguille, toujours, pour fixer solidement à l’extérieur la corde en chanvre qui servira à maintenir la jupe.

Quatre janvier : il est temps de partir. Certains ont déjà commencé la peinture, presque tous ont opté pour « l’oeuvre au noir ». Le kayak de Smilla sera-t-il rose Barbie ? Je me suis décidée pour une teinte « vieille voile de Sinagot », mais, faute de temps, je me suis contentée d’en rêver... Nous nous retrouverons, c’est promis, pour l’inauguration « officielle-collective », afin d’écluser la bouteille que Pierrot nous a offerte pour cette occasion. Notre communauté aura duré neuf jours intenses, avec huit à dix heures de travail par jour et un réveillon à la clé. Chacun repart avec une inquiétude : comment sera-t-il sur l’eau ? et un bonheur : je l’ai fait moi-même !

 

A bientôt sur l’eau...



  1. « Apoutsiak, le petit flocon de neige », livre pour enfant de Paul-Emile Victor, écrit pour son fils Jean-Christophe. Album du Père Castor, Flammarion.

  2. Article « Le Groenlandais », Frédérique Claeys, CK/mer n° 99, p. 18 à 23

  3.  « bauquières » : les deux pièces de bois de la longueur du kayak, qui servent de ceinture intérieure et de support des barrots et des couples.

 

 


Contact animateurs de ces stages :

NORSAQ, Christophe et Frédérique Claeys, 22 rue Comte de la Teyssonnière, 01000 Bourg en Bresse

04 74 21 99 59 ;

e-mail Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.  ;

site http://www.ifrance.com/norsaq ;

liste de discussion http://groups.google.fr/group/norsaq


Christophe et Frédérique ont appris, entre autres, auprès de Christopher Cunningham, rédacteur de Sea Kayaker, spécialiste du kayak traditionnel, constructeur de répliques d’embarcations traditionnelles pour les musées américains et le prestigieux Wooden Boat Magazine. Ils se sont perfectionnés encore auprès de Svend Ulstrupp, constructeur danois ayant appris au Groënland (construction de kayaks groënlandais et de baïdarkas) « Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.  ».

 


Articles CK/mer :

Construction de kayak groënlandais. Stage de formation avec C. Cunningham du 22-06 au 7-07-02. Christophe et Frédérique Claeys, n°93, p. 11

Réalisez votre kayak Groënlandais, stages de construction (annonce). Christophe Claeys, n°99, p. 7

Le Groenlandais. Frédérique Claeys, n° 99, p. 18 à 23


Livres :

« Building the Greenland Kayak. A Manual For Its Construction and Use », Christopher Cunningham, Editor of « Sea Kayaker Magazine » : site “www.seakayakermag.com”.


Liens :

« www.geocities.com/dnaryam » : site en français « Construction d’un kayak de mer en toile (style Groenlandais) par Robert Mayrand.

« http://home.att.net/~jimcoburn » : site en anglais « Building the Greenland kayak : an Illustrated Guide ».

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